SANTE DU SOIGNANT · MAI 2026 · 8 MIN DE LECTURE
Fumées chirurgicales — pourquoi le masque seul ne suffit pas et comment se protéger
Les fumées chirurgicales contiennent plus de 140 composés organiques de pyrolyse, dont des substances classées CMR. Le masque seul est insuffisant : la prévention repose d'abord sur l'aspiration à la source, complétée par la ventilation de la salle et les EPI (INRS, septembre 2011 ; ANSES, expertise en cours, échéance novembre 2026).
Que sont les fumées chirurgicales ?
Les fumées chirurgicales sont les aérosols produits lors de l'utilisation de dispositifs énergétiques au bloc — bistouri électrique, bistouri ultrasonique, lasers, argon plasma. L'INRS rappelle que ces techniques exposent les opérateurs aux produits de pyrolyse, et que le « panache chirurgical contient plus de 140 composés organiques de pyrolyse » incluant des éléments biologiquement actifs (cellules, bactéries, virus) et des substances cancérogènes mutagènes ou reprotoxiques (INRS, Fumées chirurgicales — Risques et mesures de prévention, TC 137, septembre 2011, URL : inrs.fr/media.html?refINRS=TC+137).
Quels effets sanitaires documentés ?
L'INRS rappelle que l'inhalation de ces fumées peut provoquer des signes d'intoxication aiguë (céphalées, nausées, irritations oculaires et respiratoires) et que la composition est variable selon la technique et le tissu opéré (INRS, TC 137, 2011).
La référence internationale historique est la Hazard Control HC11 du NIOSH, publiée en 1996 (DHHS NIOSH publication 96-128), qui décrit la composition des fumées (gaz toxiques tels que benzène, cyanure d'hydrogène, formaldéhyde ; bioaérosols ; fragments cellulaires et viraux) et la hiérarchie des contrôles à mettre en œuvre (NIOSH, Control of Smoke from Laser/Electric Surgical Procedures, HC11, 1996, URL : cdc.gov/niosh/docs/hazardcontrol/hc11.html).
Quelles transmissions virales rapportées ?
La SF2H et les ressources francophones de santé au travail rappellent que la fumée issue de laser est considérée comme au moins aussi cancérigène que la fumée de cigarette, et que des cas de transmission virale (HPV) chez des chirurgiens utilisant le laser ORL ont été rapportés dans la littérature internationale (Hôpital Santé Travail, fiche Fumées chirurgicales — Risques et mesures de protection, URL : hopital-sante-travail.fr/fumees-chirurgicales.html).
Avant publication d'un chiffre précis (par exemple « 80 % de particules ultra-fines », « surmortalité respiratoire »), il est nécessaire de remonter à la source primaire ; à défaut, on retire le chiffre.
Pourquoi un masque seul ne suffit pas
Les masques chirurgicaux ne filtrent pas correctement les particules ultra-fines ni les composés gazeux issus des fumées. Seuls les masques de protection respiratoire de type FFP2/FFP3 — couplés à une aspiration à la source — réduisent significativement la pollution de l'atmosphère du bloc et l'exposition des soignants (Hôpital Santé Travail, fiche Fumées chirurgicales).
L'INRS rappelle que la prévention repose d'abord sur les mesures techniques et organisationnelles (captage des fumées, ventilation mécanique, formation), et n'est complétée par les EPI qu'en cas de nécessité (INRS, TC 137, 2011).
Hiérarchie des contrôles selon NIOSH 96-128 (1996)
La Hazard Control 11 du NIOSH propose une hiérarchie technique aujourd'hui encore citée comme référence internationale (NIOSH, 1996) :
- Ventilation générale de la salle : nécessaire mais insuffisante seule.
- Aspiration locale (Local Exhaust Ventilation) à proximité immédiate du foyer d'émission.
- Filtration HEPA ou ULPA sur l'aspirateur, plus filtre charbon actif pour les composés gazeux.
- Position de la buse d'aspiration au plus près du foyer (le NIOSH cite une distance de l'ordre de 2 inches / 5 cm pour une capture efficace).
- Maintenance régulière des dispositifs (filtres, tubulures).
- Activation continue de l'aspiration pendant toute production de fumée.
Pour la France, l'INRS reprend cette logique d'aspiration à la source comme mesure technique prioritaire (INRS, TC 137, 2011).
Que dit la SF2H sur la qualité de l'air au bloc ?
La SF2H 2015 publie les recommandations Qualité de l'air au bloc opératoire et autres secteurs interventionnels, qui couvrent la conception des centrales de traitement d'air, le renouvellement et la cascade de pression — référence pour le cadre architectural et organisationnel des blocs (SF2H, 2015, URL : sf2h.net/publications/faq-qualite-de-lair-au-bloc-operatoire-et-autres-secteurs-interventionnels.html).
À ce jour, il n'existe pas en France de réglementation spécifique imposant l'aspiration des fumées chirurgicales : la prise en compte du risque relève de l'initiative de chaque établissement (Hôpital Santé Travail).
Expertise ANSES en cours
À la demande de l'UNAIBODE et du SNIBO, l'ANSES a constitué en janvier 2025 un groupe de travail sur les risques relatifs à l'exposition professionnelle aux fumées chirurgicales. Le périmètre porte sur la composition, les dangers, les effets sanitaires court et long terme, l'exposition réelle des personnels et les mesures de prévention. L'échéance prévisionnelle de l'expertise est novembre 2026 (ANSES, communiqué 21 janvier 2025, URL : anses.fr/fr/content/constitution-dun-groupe-de-travail-charge-dune-expertise-sur-les-risques-relatifs).
En attendant cette expertise, il n'existe pas d'avis ANSES daté 2024 ou 2025 sur les fumées chirurgicales.
Que faire en pratique au bloc ?
Niveau collectif (priorité)
- Aspirateur de fumées dédié à la source pour toute utilisation de bistouri, laser ou ultrasons.
- Bistouri-aspirateur combiné en chirurgie longue ou en cœlioscopie.
- Renouvellement d'air et cascade de pression conformes à la SF2H 2015.
- Maintenance régulière des filtres (selon recommandations fabricant).
Niveau individuel
- Masque de protection respiratoire (FFP2/FFP3) en complément de l'aspiration à la source ; FIT-test si possible.
- Lunettes de protection en cas de risque d'éclaboussures et d'aérosols.
Niveau organisationnel
- Évaluation du risque dans le DUERP de l'établissement.
- Suivi médical par la médecine du travail.
- Formation continue des équipes.
- Mobilisation du CSE/CSSCT et du référent santé-sécurité en cas d'absence d'aspiration adéquate.
Cadre juridique en France
- Article L.4121-1 du Code du travail — obligation générale de sécurité de l'employeur (Légifrance, URL : legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000035640828).
- Articles R.4222-1 et suivants du Code du travail — règles relatives à l'aération et à l'assainissement des locaux de travail.
- Articles R.4412 du Code du travail — prévention du risque chimique.
La déclaration en accident du travail est possible en cas de signe aigu lié à l'exposition ; la reconnaissance en maladie professionnelle hors tableau peut être sollicitée via le CRRMP.
A RETENIR
- Plus de 140 composés organiques de pyrolyse sont retrouvés dans les fumées chirurgicales, dont des CMR (INRS TC 137, 2011).
- L'aspiration à la source est la mesure de prévention prioritaire ; le masque seul est insuffisant (INRS, NIOSH 96-128).
- L'ANSES rendra son expertise en novembre 2026 (saisine UNAIBODE/SNIBO, janvier 2025).
- L'IBODE peut documenter dans le DUERP l'absence d'aspirateur, mobiliser CSE/CSSCT et médecine du travail.
- Cadre juridique : article L.4121-1 du Code du travail et règles d'aération R.4222.