Quand un patient arrive au bloc operatoire avec un bracelet de priere, refuse une transfusion sanguine pour motif religieux, ou demande la presence d'un proche pendant l'induction, l'IBODE ne fait pas seulement face a une situation singuliere : elle traverse la frontiere ou la culture rencontre le soin. Cette zone, longtemps ignoree des programmes de formation, a ete cartographiee par Madeleine Leininger.
Madeleine Leininger (1925-2012) est une infirmière anthropologue américaine, fondatrice du Transcultural Nursing (Transcultural Nursing Society, biography Madeleine Leininger, URL : tcns.org/about-us/madeleine-leininger). Première infirmière à obtenir un doctorat (PhD) en anthropologie culturelle (Université de Washington, 1965), elle développe dans les années 1950-1970 une théorie originale connue sous le nom de Culture Care Diversity and Universality Theory, formalisée en 1978 dans son ouvrage Transcultural Nursing: Concepts, Theories, Research and Practice.
1. De Sutton (Nebraska) au laboratoire d'anthropologie
Née le 13 juillet 1925 à Sutton, Nebraska, Madeleine Leininger grandit dans une famille de fermiers d'origine allemande (Transcultural Nursing Society Archives, URL : tcns.org). Elle suit la formation d'infirmière à la St. Anthony's School of Nursing d'Omaha (diplômée en 1948), puis obtient un baccalauréat en sciences infirmières (BSN) et une maîtrise en nursing psychiatrique (MSN). Sa première expérience clinique déterminante a lieu dans un hôpital pédiatrique psychiatrique de Cincinnati, où elle observe que les enfants issus de familles culturellement diverses ne réagissent pas de la même façon aux mêmes interventions.
Frustrée par l'incapacité de la théorie infirmière existante à rendre compte de ces variations, elle décide à la fin des années 1950 de reprendre des études universitaires en anthropologie. Elle réalise une enquête ethnographique chez les Gadsup du plateau oriental de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cette expérience fonde sa méthodologie : observer les pratiques de soin telles qu'elles se vivent dans une culture, sans plaquer un modèle occidental.
Docteure en anthropologie culturelle de l'Université de Washington en 1965, elle est la première infirmière des États-Unis à obtenir ce double diplôme (University of Washington Department of Anthropology, doctorat Madeleine Leininger, URL : anthro.washington.edu). Elle créera ensuite les premiers programmes universitaires de Master et Doctorat en Transcultural Nursing aux Universités du Colorado, de l'Utah et de Wayne State (Detroit).
2. La théorie de la diversité et de l'universalité des soins culturels
2.1. Trois modes d'action en transcultural nursing
Leininger propose trois modes d'intervention infirmière pour offrir un soin culturellement congruent (Leininger M, Culture Care Diversity and Universality: A Theory of Nursing, National League for Nursing Press, 1991) :
La préservation/maintien des soins culturels : l'infirmière soutient les pratiques culturelles bénéfiques ou sans risque du patient. Exemple en bloc opératoire : maintenir la présence d'un objet rituel non stérile dans le dossier patient hors champ opératoire, autoriser une prière avant l'induction.
L'accommodation/négociation des soins culturels : l'infirmière négocie avec le patient une adaptation des pratiques culturelles aux contraintes médicales. Exemple : négocier l'horaire d'une intervention pour respecter une période de jeûne religieux, prévoir un repas adapté en SSPI.
La restructuration/replanification des soins culturels : l'infirmière aide le patient à modifier des pratiques culturelles potentiellement nocives, dans un cadre de respect et de pédagogie. Exemple : expliquer pourquoi le refus d'antibioprophylaxie augmente le risque infectieux post-opératoire.
2.2. Le Sunrise Model
Pour formaliser sa théorie, Leininger développe le Sunrise Model (modèle du soleil levant), publié en 1991. Ce schéma visuel représente les dimensions culturelles et sociales qui influencent les soins : facteurs technologiques, religieux et philosophiques, parenté et facteurs sociaux, valeurs culturelles, politiques et légaux, économiques, éducatifs. L'infirmière doit naviguer dans cet ensemble pour proposer un soin culturellement congruent.
Le modèle insiste sur deux notions clés : la emic perspective (le point de vue interne du patient et de sa culture) et la etic perspective (le point de vue externe du soignant professionnel). Un soin transculturel réussi articule les deux sans dominer l'une par l'autre.
3. L'ethnographie comme méthode infirmière
Pour produire ses données, Leininger développe une méthode qu'elle nomme ethnonursing research : observation participante, entretiens semi-dirigés avec des "key informants" (informateurs clés) et "general informants" (informateurs généraux), enregistrement audio, analyse thématique. Cette méthode a inspiré des dizaines de thèses doctorales et constitue aujourd'hui l'une des méthodologies qualitatives reconnues en sciences infirmières.
"Care is the essence of nursing and a distinct, dominant, central, and unifying focus of nursing."
« Le soin est l'essence de la profession infirmière et son foyer distinct, dominant, central et unificateur. »
4. La méthodologie ethnonursing et la formation des cliniciennes
Leininger n'a pas seulement formulé une théorie : elle a développé une méthodologie de recherche spécifique, l'ethnonursing research, qui adapte les outils de l'anthropologie culturelle au champ infirmier. La méthodologie comporte plusieurs phases : familiarisation avec la culture étudiée, identification des informateurs clés, observation participante, entretiens semi-dirigés enregistrés, codage systématique, analyse thématique, validation par triangulation, restitution aux participants (Leininger M, McFarland MR, Culture Care Diversity and Universality: A Worldwide Nursing Theory, 2e éd., Jones and Bartlett, 2006).
L'Observation-Participation-Reflection Enabler (OPR) est l'instrument central de cette méthodologie. Il guide la chercheuse infirmière à travers quatre phases : observation primaire (première immersion sans intervention), observation avec participation limitée (interactions ciblées), participation avec observation active, réflexion sur le matériau collecté. Cet outil est encore enseigné dans plusieurs programmes doctoraux en sciences infirmières dans le monde.
Le Sunrise Model a également été adopté comme grille d'évaluation clinique : il existe aujourd'hui plusieurs outils dérivés, comme le Culture Care Inventory, utilisés par certaines institutions hospitalières pour évaluer la sensibilité transculturelle de leurs équipes.
5. Une influence durable sur le soin infirmier (chronologie)
Enquête ethnographique chez les Gadsup de Nouvelle-Guinée à la fin des années 1950 et au début des années 1960. 1974 : fondation de la TCNS. 1978 : publication de Transcultural Nursing: Concepts, Theories, Research and Practice. 1991 : formalisation du Sunrise Model. Décès le 10 août 2012 à Omaha, Nebraska, à l'âge de 87 ans.
L'influence de Leininger dépasse largement les États-Unis. Au Canada, en Australie, en Afrique du Sud, en Belgique, son modèle est enseigné dans les cursus infirmiers. En France, le concept de "soin culturellement congruent" a été repris dans les programmes de formation initiale infirmière depuis le référentiel de 2009, sous le terme de "compétence interculturelle" (UE 3.2 — Projet de soins infirmiers).
6. L'héritage contemporain pour l'IBODE (2026)
La France de 2026 est multiculturelle. Les patients accueillis au bloc opératoire portent des héritages religieux, linguistiques, alimentaires, corporels divers. L'IBODE est en première ligne pour articuler la sécurité opératoire avec le respect des valeurs du patient.
L'identitovigilance et la dimension culturelle
L'identitovigilance, exigée par les recommandations de la HAS et la DGOS, implique une vérification de l'identité du patient au minimum trois fois pré-opératoirement (HAS, Identification du patient — Risques associés aux soins, URL : has-sante.fr). Cette procédure peut être vécue différemment selon les cultures : certains patients ne donnent pas leur prénom usuel, d'autres ont des conventions de noms complexes (noms composés, particules), d'autres encore parlent peu le français. Le geste technique d'identitovigilance est aussi un acte transculturel.
Le consentement éclairé et la consultation pré-opératoire
L'article L. 1111-4 du Code de la santé publique impose le consentement libre et éclairé du patient. Pour qu'il soit effectivement éclairé, l'information doit être comprise — ce qui suppose une langue commune, des représentations partagées, parfois un interprète professionnel. Les recommandations de la HAS sur l'information patient préconisent explicitement de recourir à un interprète pour les patients non-francophones, et de ne pas s'appuyer sur un membre de la famille pour les questions intimes.
Les refus de soin pour motif culturel ou religieux
Le refus de transfusion sanguine chez les Témoins de Jéhovah, le refus de présence masculine en obstétrique, le refus de contact avec un soignant d'un sexe opposé, sont des situations connues en bloc opératoire. Le cadre légal français (Code de la santé publique, Article L. 1111-4) préserve le droit du patient à refuser un soin, sauf urgence vitale ou mineur. Leininger fournit le cadre conceptuel pour aborder ces situations : préservation, accommodation, ou restructuration, selon les enjeux cliniques.
Les soins de fin de vie et les rituels post-mortem
Quand un patient décède au bloc opératoire ou en SSPI, les rites funéraires et les pratiques culturelles autour du corps (toilette rituelle, orientation du corps, présence familiale immédiate) varient profondément. L'IBODE qui prépare le corps pour le transfert en chambre mortuaire intègre ces dimensions. Le décret n° 97-1039 du 14 novembre 1997 relatif aux chambres mortuaires reconnaît l'importance de ces rituels.