Hildegard Peplau : la relation soignant-soigne au coeur du soin (1952)
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Hildegard Peplau : la relation soignant-soigne au coeur du soin (1952)

13 mai 2026 11 min de lecture IBODE Academy

Quand une infirmiere de bloc operatoire accueille un patient anxieux dans le sas, lui adresse un mot rassurant, observe son langage non verbal et adapte son ton pour l'accompagner vers l'induction anesthesique, elle pratique sans toujours le savoir l'heritage direct d'Hildegard Peplau. La relation soignant-soigne, longtemps consideree comme un acquis naturel, est devenue grace a elle un objet d'etude et un outil therapeutique a part entiere.

Hildegard Elizabeth Peplau (1909-1999) est une infirmière américaine, théoricienne et clinicienne en psychiatrie, fondatrice de la psychiatrie infirmière moderne. Son ouvrage majeur, Interpersonal Relations in Nursing, publié en 1952, marque la première théorie infirmière systématisée aux États-Unis depuis Florence Nightingale (Peplau HE, Interpersonal Relations in Nursing, G. P. Putnam's Sons, 1952). Elle y conceptualise le soin comme un processus interpersonnel structuré, ouvrant la voie à une pratique fondée sur la qualité de la relation autant que sur le geste technique.

1. Une formation forgée entre psychiatrie américaine et théâtre de guerre

Née le 1er septembre 1909 à Reading en Pennsylvanie, Hildegard Peplau grandit dans une famille modeste d'immigrés germano-polonais (American Nurses Association Archives, Peplau Hall of Fame profile, URL : nursingworld.org/ana/about-ana/history/hall-of-fame). Diplômée de la Pottstown Hospital School of Nursing en 1931, elle exerce d'abord en chirurgie générale et en hôpital psychiatrique. Cette double expérience nourrit sa conviction que le soin ne se réduit jamais à une procédure technique : il engage une relation, parfois confortable, souvent inconfortable, toujours signifiante.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle sert comme infirmière lieutenante dans l'Army Nurse Corps au sein du 312th Station Hospital britannique, où elle côtoie les psychiatres Erich Fromm, Frieda Fromm-Reichmann et Harry Stack Sullivan. Cette rencontre avec la psychanalyse interpersonnelle de Sullivan sera décisive : Peplau adapte ses concepts au champ infirmier et fonde sa propre théorie à partir d'observations cliniques rigoureuses.

De retour aux États-Unis, elle obtient une maîtrise (1947) puis un doctorat (EdD, 1953) au Teachers College de l'Université Columbia. Elle rejoint en 1954 la Rutgers University, où elle dirige pendant deux décennies le premier programme de master en psychiatrie infirmière du pays (Rutgers School of Nursing, Peplau Heritage, URL : nursing.rutgers.edu). C'est dans ce laboratoire pédagogique que sa théorie se diffuse et forme plusieurs générations d'infirmières spécialisées.

2. Le soin comme processus interpersonnel

La proposition centrale de Peplau est radicale pour l'époque : le soin infirmier n'est pas un acte technique appliqué à un corps passif, c'est une relation humaine qui se déploie dans le temps et qui transforme les deux personnes engagées. La maladie devient une expérience de croissance possible, à condition que la relation soignante soit nommée, observée et travaillée.

2.1. Les quatre phases de la relation soignant-soigné

Peplau décrit quatre phases séquentielles mais imbriquées :

L'orientation est le premier contact. Le patient, confronté à un besoin de santé, cherche aide et information. L'infirmière reconnaît sa propre réaction au patient, ses préjugés, son contre-transfert éventuel, et amorce une relation de confiance. En contexte chirurgical, cette phase correspond à l'accueil au bloc, à la vérification de la check-list HAS et à la présentation de l'équipe : ce n'est pas un protocole administratif mais un moment relationnel fondateur.

L'identification est la phase où le patient s'identifie aux soignants qui répondent à ses besoins. Il développe des attitudes — confiance, dépendance, parfois hostilité — que l'infirmière doit repérer et accompagner sans jugement.

L'exploitation est l'usage actif des ressources offertes par la relation. Le patient utilise les services proposés, pose des questions, exprime ses craintes. L'infirmière ajuste son intervention au plus près des besoins réels.

La résolution est la phase de séparation. Les besoins ayant été satisfaits, le patient s'émancipe de la relation soignante et intègre l'expérience dans son histoire personnelle. La fin de la relation est aussi structurante que son début.

2.2. Six rôles infirmiers identifiés par Peplau

Peplau identifie six rôles distincts que l'infirmière adopte selon les phases et les besoins du patient : étrangère (premier contact neutre), personne-ressource (source d'information factuelle), enseignante (transmission de savoirs adaptés), leader (orientation de la collaboration), substitut (figure transitionnelle évoquant une figure familière du patient), conseillère (accompagnement réflexif).

Ces rôles ne sont pas exclusifs : l'infirmière de bloc opératoire qui rassure un patient anxieux peut être simultanément personne-ressource (données factuelles sur l'intervention), enseignante (explication du parcours péri-opératoire) et conseillère (accueil des émotions). Le geste de soin n'est jamais isolé de sa charge relationnelle.

3. Une théorie ancrée dans l'observation clinique

Peplau ne théorise pas dans l'abstraction. Elle travaille à partir d'enregistrements détaillés d'entretiens infirmière-patient, qu'elle nomme process recordings, et qu'elle utilise comme matériau pédagogique pour former ses étudiantes. Cette démarche fait d'elle l'une des premières à intégrer la recherche qualitative dans la formation infirmière américaine.

"The nurse-patient relationship is not a relationship founded on what nurses do for patients. It is a relationship in which the nurse and the patient work together so that both become mature and knowledgeable in the process."

« La relation infirmière-patient n'est pas fondée sur ce que les infirmières font pour les patients. C'est une relation dans laquelle l'infirmière et le patient cheminent ensemble, de sorte que les deux gagnent en maturité et en savoir dans ce processus. »

— Hildegard Peplau, Interpersonal Relations in Nursing, G. P. Putnam's Sons, 1952 (traduction libre).

4. Quand la psychiatrie infirmière devient discipline universitaire

Avant Peplau, la psychiatrie hospitalière américaine était dominée par des modèles asilaires hérités du XIXe siècle. Les infirmières y exerçaient principalement des tâches de surveillance et d'exécution thérapeutique (administration d'électrochocs, contention, soins de base). Avec son programme de master à Rutgers, Peplau introduit une rupture épistémologique : l'infirmière psychiatrique devient une clinicienne autonome, formée à l'évaluation des états mentaux, à la conduite d'entretiens thérapeutiques, à la planification d'interventions personnalisées.

Le programme Rutgers, fondé en 1954, propose pour la première fois une formation post-graduate exclusivement dédiée à la psychiatrie infirmière (Rutgers School of Nursing, History of Psychiatric Nursing, URL : nursing.rutgers.edu). Plusieurs dizaines d'étudiantes y obtiennent un master entre 1954 et 1974, devenant les premières Clinical Nurse Specialists en santé mentale aux États-Unis. Ces diplômées diffusent ensuite la théorie dans tout le pays, ouvrant des programmes similaires à Yale, à Columbia, à l'Université de Californie à San Francisco.

La méthodologie pédagogique de Peplau repose sur les process recordings : chaque étudiante doit enregistrer ou retranscrire ses interactions cliniques, puis les analyser en groupe avec sa superviseure. Cette pratique réflexive a également nourri la formation des cadres de santé français (EHESP, IFCS).

5. Une influence durable sur le soin infirmier (chronologie)

L'apport de Peplau se mesure à sa diffusion. En 1952, Interpersonal Relations in Nursing est refusé par plusieurs éditeurs avant que G. P. Putnam's Sons accepte enfin le manuscrit. L'ouvrage devient un classique et inspire toutes les théoriciennes ultérieures, d'Ida Jean Orlando à Joyce Travelbee.

Dans les années 1960-1970, Peplau participe à la transformation de la psychiatrie américaine après la désinstitutionnalisation. Elle plaide pour des infirmières spécialisées capables d'intervenir en ambulatoire, en milieu scolaire, en santé communautaire. Le Clinical Nurse Specialist (CNS) trouve une part de son fondement théorique dans son travail.

Elle décède le 17 mars 1999 à Sherman Oaks, en Californie, à l'âge de 89 ans (American Nurses Association Archives, Peplau induction to Hall of Fame 1998, URL : nursingworld.org). L'ANA la désigne comme l'une des figures fondatrices du Nursing Hall of Fame.

6. L'héritage contemporain pour l'IBODE (2026)

La théorie de Peplau, bien que née dans le champ psychiatrique, irrigue toute la pratique IBODE moderne. Le bloc opératoire est un environnement où la relation soignant-soigné est compressée dans le temps, intensifiée par l'angoisse et structurée par des protocoles techniques rigoureux. Peplau nous rappelle que cette technicité ne dispense jamais du travail relationnel.

L'accueil au bloc et la check-list HAS

La check-list "sécurité du patient au bloc opératoire" de la HAS prévoit trois temps : avant induction, avant incision, avant sortie de salle (HAS, check-list "Sécurité du patient au bloc opératoire", version en vigueur, URL : has-sante.fr). Ces temps sont traditionnellement présentés comme des vérifications techniques. Lus à la lumière de Peplau, ils sont aussi des phases relationnelles : l'orientation (vérification d'identité et de site opératoire, accueil), l'identification (présentation de l'équipe, prise en charge), l'exploitation (collaboration péri-opératoire), la résolution (transmission en SSPI). Chaque coche est un acte de soin relationnel, pas seulement une formalité.

La transmission infirmière et le dossier patient

La traçabilité infirmière — fiche d'ouverture de salle, dossier de soins péri-opératoire — hérite directement des process recordings de Peplau. Documenter l'état psychique du patient, ses réactions, ses demandes spécifiques, c'est inscrire la dimension interpersonnelle dans le dossier de soin. Le décret n° 2004-802 du 29 juillet 2004 relatif aux actes professionnels (articles R. 4311-1 à R. 4311-15 du Code de la santé publique) impose cette traçabilité, qui protège le patient et l'équipe.

La consultation infirmière pré-opératoire

Plusieurs établissements développent des consultations infirmières pré-anesthésiques et pré-opératoires. Ces consultations correspondent exactement à la phase d'orientation peplauienne : établir une relation de confiance avant l'intervention, identifier les vulnérabilités psychiques, ajuster le parcours. Les IBODE qui interviennent dans ces consultations mobilisent l'héritage de Peplau, qu'elles le citent ou non.

Les patients vulnérables : pédiatrie, gériatrie, psychiatrie

Quand un patient mineur, âgé, dément, ou souffrant de troubles psychiatriques est accueilli au bloc, la théorie peplauienne devient opérationnelle. L'identification d'une figure soignante stable, la répétition rassurante des étapes, la lecture du langage non verbal sont des outils que Peplau a conceptualisés et que l'IBODE applique au quotidien. La formation continue IBODE intègre ces dimensions sous le terme générique de "communication thérapeutique", héritière directe de Peplau.

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