Felix d'Herelle (1873-1949) : decouverte des bacteriophages et phagotherapie
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Felix d'Herelle (1873-1949) : decouverte des bacteriophages et phagotherapie

13 mai 2026 11 min de lecture IBODE Academy

BIOGRAPHIE · PHAGOTHÉRAPIE & ANTIBIORÉSISTANCE · 10 MIN DE LECTURE

Félix d'Hérelle (1873-1949) : découverte des bactériophages et phagothérapie

Félix d'Hérelle, microbiologiste franco-canadien autodidacte, publie le 3 septembre 1917 aux Comptes Rendus de l'Académie des sciences la découverte d'un « microbe invisible antagoniste des bacilles dysentériques » — qu'il nommera bactériophage en 1918. Sa publication princeps à l'Institut Pasteur de Paris inaugure la phagothérapie clinique humaine, abandonnée en Occident dans les années 1940 avec l'avènement des antibiotiques, mais réémergente depuis 2018 face à l'impasse de l'antibiorésistance (Institut Pasteur, Archives Félix d'Hérelle, URL : pasteur.fr).

Un microbiologiste autodidacte aux quatre continents

Félix d'Hérelle naît le 25 avril 1873 à Paris (et non à Montréal comme il l'a parfois affirmé plus tard pour faciliter sa naturalisation canadienne). Sa mère, modiste belge, se remarie avec un médecin canadien, mais le ménage est instable. Le jeune Félix grandit entre Paris, Lille et Montréal. Il quitte le lycée à 17 ans sans diplôme, voyage en autodidacte en Amérique du Sud puis en Asie, et apprend la microbiologie par lectures, fréquentation de laboratoires (Vienne, Paris) et expérimentation personnelle (Summers, Yale University Press, 1999, Felix d'Herelle and the Origins of Molecular Biology).

De 1901 à 1908, il travaille au Guatemala comme distillateur de rhum et fermenteur, développant une expertise pratique en microbiologie industrielle. En 1908, il publie un mémoire remarqué sur la lutte biologique contre les criquets pèlerins par Coccobacillus acridiorum. Cette expertise lui vaut des missions en Argentine puis en Algérie. Naturalisé Canadien en 1916, il rejoint la même année le laboratoire de bactériologie de l'Institut Pasteur de Paris — sans diplôme universitaire — sous la protection bienveillante d'Émile Roux, qui reconnaît son talent expérimental.

La découverte des bactériophages (septembre 1917)

L'été 1917, à l'Institut Pasteur, Félix d'Hérelle étudie les selles de cavaliers de la cavalerie française atteints de dysenterie bacillaire (Shigella dysenteriae). Il filtre les selles à travers une bougie Chamberland (filtre retenant les bactéries), ajoute le filtrat à des cultures de Shigella en boîte de Petri, et observe un phénomène inattendu : des « plages claires » apparaissent dans les cultures bactériennes, comme si quelque chose lysait spécifiquement les bactéries.

L'interprétation correcte : un agent filtrant antibactérien

D'Hérelle comprend immédiatement qu'il s'agit d'un agent encore plus petit que les bactéries — assez petit pour traverser un filtre Chamberland — et spécifiquement antibactérien. Il en déduit que cet agent pourrait être thérapeutique. Sa publication paraît dans les Comptes Rendus de l'Académie des sciences de Paris du 3 septembre 1917 : Sur un microbe invisible antagoniste des bacilles dysentériques (d'Hérelle, Comptes Rendus Académie des sciences, 1917, vol. 165, p. 373-375).

Le terme « bactériophage » (1918)

En 1918, d'Hérelle propose le terme bactériophage (du grec ancien phagos, « mangeur »), désignant « l'agent qui mange les bactéries ». Ce mot, inventé en français, sera adopté dans toutes les langues scientifiques. En 1921, il publie son livre de référence Le bactériophage, son rôle dans l'immunité chez Masson (d'Hérelle, Le bactériophage, son rôle dans l'immunité, Masson, Paris, 1921), où il développe à la fois l'hypothèse biologique (un agent vivant infectant les bactéries) et l'usage thérapeutique.

La controverse Twort-d'Hérelle

Une priorité d'observation similaire est revendiquée par le bactériologiste britannique Frederick Twort qui, dès 1915, avait décrit dans The Lancet un phénomène analogue (« glassy transformation » des cultures de micrococci) sans en saisir la signification ni en développer l'application thérapeutique (Twort, The Lancet, 1915, vol. 186(4814), p. 1241-1243). La controverse Twort-d'Hérelle a été largement discutée. Le consensus actuel attribue à Twort la première observation et à d'Hérelle la fondation de la phagothérapie clinique (Summers, Annual Review of Microbiology, 2001, PMID : 11544363).

La phagothérapie clinique : essor (1919-1935) et déclin (1936-1945)

D'Hérelle développe rapidement l'application clinique. Dès 1919, il administre des phages anti-dysentériques à des enfants atteints de dysenterie bacillaire à l'Hôpital des Enfants-Malades de Paris. La phagothérapie s'étend dans les années 1920-1930 : choléra, dysenterie en Indochine, peste, plaies infectées. Les laboratoires L'Œuvre du Bactériophage à Paris et les laboratoires Eli Lilly aux États-Unis commercialisent des préparations phagiques.

La création de l'Institut Eliava (1923)

En 1923, d'Hérelle fonde avec le bactériologiste géorgien Giorgi Eliava (1892-1937) un institut dédié à la phagothérapie à Tbilissi (Géorgie, alors République soviétique). L'Institut Eliava devient le centre mondial de la phagothérapie. Après l'arrestation et l'exécution de Giorgi Eliava par les autorités soviétiques en 1937, l'institut continue son activité sous tutelle soviétique. C'est ce continuum institutionnel géorgien qui assurera la transmission de la phagothérapie pendant les décennies où l'Occident l'aura abandonnée au profit des antibiotiques (Chanishvili, Advances in Virus Research, 2012, PMID : 22748807).

Le déclin occidental face aux antibiotiques (1940-1945)

Trois facteurs précipitent le déclin de la phagothérapie en Occident : (1) la découverte de la pénicilline par Fleming (1928) et son industrialisation par Florey et Chain (1940-1945, Nobel 1945) ; (2) les variations qualitatives des préparations phagiques de l'époque, mal standardisées ; (3) les controverses personnelles de d'Hérelle et le contexte de la guerre froide qui isole l'Institut Eliava du monde occidental. La phagothérapie est progressivement abandonnée aux États-Unis et en Europe de l'Ouest à partir des années 1940 (Letarov, Antibiotics Basel, 2020, PMID : 33105815).

« Le bactériophage est un parasite de la bactérie. Sa spécificité étroite est une chance pour le médecin : le phage anti-staphylocoque ne détruit que le staphylocoque, sans toucher au reste de la flore. »

— Esprit synthétique des thèses d'Hérelle sur la spécificité phagique, telles que développées dans Le bactériophage, son rôle dans l'immunité, Masson, 1921. Reformulation moderne pour le lecteur.

Une renaissance contemporaine (2015-2025)

L'antibiorésistance bactérienne est devenue depuis les années 2010 un problème de santé publique mondial majeur. L'OMS et plusieurs études internationales placent la mortalité directement imputable à l'antibiorésistance dans le rang des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle (Murray et al., The Lancet, 2022, PMID : 35065702). Face à cette impasse, la phagothérapie redevient une option thérapeutique étudiée.

Les autorisations françaises (cadre ANSM)

En France, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) délivre des autorisations d'accès compassionnel pour la phagothérapie dans des infections multi-résistantes en impasse thérapeutique : ostéomyélites chroniques, endocardites, infections sur prothèses articulaires, infections respiratoires de la mucoviscidose colonisée à Pseudomonas aeruginosa (ANSM, Accès compassionnel — Phagothérapie, URL : ansm.sante.fr). Les cocktails phagiques (mélanges de plusieurs phages à spectre élargi) sont fournis par des laboratoires européens et par l'Institut Eliava.

Les essais cliniques et la médecine de précision phagique

Plusieurs essais cliniques contrôlés sont en cours : PhagoBurn (brûlures à Pseudomonas), CYPHY (mucoviscidose), et études d'endocardites. Le concept de phagothérapie personnalisée émerge : isolement de la souche bactérienne du patient, criblage de phages efficaces sur cette souche, administration adaptée (Pirnay et al., Nature Microbiology, 2024, PMID : 38684901). La phagothérapie devient ainsi une médecine de précision, à l'opposé du modèle antibiotique à large spectre.

L'héritage contemporain pour l'IBODE (2026)

L'héritage de Félix d'Hérelle pour la pratique IBODE 2026 est double : l'enjeu de l'antibiorésistance et de la prévention infectieuse au bloc, et l'émergence de la phagothérapie comme option thérapeutique de sauvetage.

L'antibioprophylaxie peropératoire et l'usage rationnel

Les recommandations SFAR-SF2H sur l'antibioprophylaxie peropératoire imposent un usage rationnel des antibiotiques : injection 30 à 60 minutes avant l'incision, dose adaptée au poids, réinjection si chirurgie prolongée, antibioprophylaxie courte (≤ 24 h en général). L'IBODE participe à la traçabilité, vérifie l'horaire d'injection et signale les retards éventuels lors du briefing pré-opératoire (SFAR-SF2H, Antibioprophylaxie en chirurgie, URL : sfar.org).

La phagothérapie en pratique chirurgicale

Les patients en phagothérapie pour infection ostéoarticulaire chronique, infection sur matériel orthopédique (PTH, PTG), endocardite ou plaie chronique sont opérés en bloc orthopédique, en bloc de cardiologie ou en bloc de chirurgie plastique reconstructrice. L'IBODE doit connaître les modalités d'administration peropératoire : irrigations locales du foyer infectieux, instillation directe dans la cavité chirurgicale, voire administration systémique. Les phages sont conservés au froid, le respect de la chaîne du froid est essentiel, l'asepsie de la préparation est cruciale (SPILF, Recommandations phagothérapie, URL : infectiologie.com).

La prévention des ISO (infections du site opératoire)

Les infections du site opératoire (ISO) restent une cause majeure d'infections associées aux soins en milieu chirurgical. L'héritage de d'Hérelle nous rappelle que les bactéries coévoluent avec les pressions de sélection. L'IBODE joue un rôle pivot dans la prévention : asepsie chirurgicale, frictions hydro-alcooliques, discipline en salle, drapages, traçabilité du matériel stérile (SF2H, Prévention des infections en chirurgie, URL : sf2h.net).

Le triage des prélèvements et la microbiologie peropératoire

L'IBODE est responsable du prélèvement peropératoire pour examens microbiologiques : pus, liquide articulaire, fragments tissulaires, matériel explanté. La rigueur du prélèvement (asepsie, identification, conditionnement, transmission rapide au laboratoire) détermine la qualité du diagnostic microbiologique, et donc l'orientation thérapeutique — antibiothérapie ciblée si possible, phagothérapie en cas d'impasse (HAS, Infections du site opératoire — Indicateurs et prévention, URL : has-sante.fr).

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