Lorsqu'un IBODE de 2026 accueille un patient sous protection humanitaire, arme une salle dans un plan blanc ou simplement coche dans le dossier la mention « patient relevant des Conventions de Genève », il s'inscrit dans une architecture juridique née d'un soir de juin 1859 sur les collines lombardes de Solférino. Cet édifice, codifié par la Première Convention de Genève du 22 août 1864, a pour origine un banquier genevois de 31 ans qui n'avait reçu aucune formation médicale et n'aurait jamais dû croiser les blessés des armées française et autrichienne — Henri Dunant (CICR, Convention de Genève de 1864, URL : icrc.org/fr/document/conventions-de-geneve-1949-protocoles-additionnels).
Repères biographiques essentiels
- 1828 — Naissance le 8 mai à Genève dans une famille calviniste de la bourgeoisie protestante (Comité Nobel norvégien, biographie officielle 1901, URL : nobelprize.org/prizes/peace/1901/dunant/biographical).
- 1855 — Fondation à Genève de l'Union chrétienne de jeunes gens, embryon de la YMCA mondiale.
- 24 juin 1859 — Arrivée à Castiglione delle Stiviere au lendemain de la bataille de Solférino : trois jours d'organisation des soins avec les habitantes lombardes (CICR, Histoire du Mouvement Croix-Rouge, URL : icrc.org/fr/qui-nous-sommes/histoire).
- Novembre 1862 — Publication d'Un souvenir de Solférino à compte d'auteur, 1 600 exemplaires (Dunant H., Un souvenir de Solférino, Genève, Imprimerie Jules-Guillaume Fick, 1862, édition CICR 2009, URL : shop.icrc.org/un-souvenir-de-solferino-pdf-fr.html).
- 22 août 1864 — Signature de la première Convention de Genève « pour l'amélioration du sort des militaires blessés en campagne », 12 États signataires.
- 10 décembre 1901 — Tout premier prix Nobel de la paix, attribué conjointement avec Frédéric Passy (Comité Nobel norvégien, Nobel Peace Prize 1901, URL : nobelprize.org/prizes/peace/1901/summary).
1. De la banque genevoise à Solférino (1828-1859)
Jean-Henri Dunant grandit dans la mouvance du Réveil protestant genevois (Henri Dunant Museum, Heiden, biographie officielle, URL : dunant-museum.ch/fr). Engagé dans des œuvres caritatives dès l'adolescence (Société genevoise d'utilité publique), il fonde l'UCJG en 1855 puis se tourne, comme nombre de ses contemporains, vers les affaires. La Société financière et industrielle des moulins de Mons-Djémila qu'il crée en Algérie française nécessite un permis d'eau accordé par l'administration impériale française.
C'est pour solliciter Napoléon III, alors en campagne contre les Autrichiens, qu'il part en juin 1859 en Lombardie. Il n'obtiendra jamais d'audience. À la place, il traverse, le 25 juin au matin, le champ de bataille de Solférino — quelques heures après l'engagement qui a fait, selon les estimations conservatrices retenues par les historiens militaires, près de 24 000 morts ou disparus en quinze heures, et abandonné sur le terrain plus de 40 000 blessés sans secours organisés (CICR, Document historique « De Solférino à la Croix-Rouge », URL : icrc.org/fr/document/de-solferino-a-la-croix-rouge).
Dunant s'installe à Castiglione delle Stiviere, où l'église San Pietro in Castello (San Lorenzo) abrite des centaines de blessés des deux camps. Avec les paysannes lombardes, qu'il décrira comme répétant le cri « Tutti fratelli » (« tous frères »), il achète compresses, linges et bouillon sur ses fonds propres et organise une chaîne de premiers soins improvisée.
2. Un souvenir de Solférino (1862) : un livre qui change le droit international
De retour à Genève, Dunant rédige pendant trois ans son témoignage. Un souvenir de Solférino paraît à compte d'auteur en novembre 1862. Le livre, publié à 1 600 exemplaires, dépasse le récit personnel : il propose deux idées qui structureront le droit humanitaire pendant les cent soixante années suivantes (Dunant H., Un souvenir de Solférino, édition CICR consultable, p. 115 et suivantes, URL : shop.icrc.org/un-souvenir-de-solferino-pdf-fr.html) :
- Constituer dans tous les pays des sociétés de secours volontaires, formées en temps de paix, intervenant en temps de guerre auprès des blessés ;
- Faire adopter par les États un traité international garantissant la protection des secouristes et des blessés sur le champ de bataille.
Le retentissement européen est considérable. Le 9 février 1863, à la Société genevoise d'utilité publique, le juriste Gustave Moynier constitue avec Dunant et trois autres Genevois — Louis Appia, Théodore Maunoir et le général Guillaume-Henri Dufour — un « Comité de cinq » qui deviendra le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) (CICR, Histoire du Mouvement international Croix-Rouge et Croissant-Rouge, URL : icrc.org/fr/qui-nous-sommes/histoire).
3. La Convention de Genève (1864) et l'exil du fondateur
Le 22 août 1864, douze États signent à Genève la première Convention pour l'amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne. L'emblème choisi est l'inverse du drapeau suisse : une croix rouge sur fond blanc, symbole de neutralité. À 36 ans, Dunant a vu ses deux propositions de 1862 ratifiées en droit positif.
La suite est tragique. La Société financière des moulins de Mons-Djémila fait faillite en 1867. Déclaré coupable de banqueroute par le tribunal de Genève, Dunant est exclu du CICR sur proposition de Gustave Moynier en avril 1867. Il vit dans la pauvreté à Paris, Londres et Stuttgart pendant vingt ans (Henri Dunant Museum, Heiden, biographie officielle, URL : dunant-museum.ch/fr). En 1887, le pasteur Friedrich Buchs le retrouve à Heiden (canton d'Appenzell) et l'installe à l'hospice du village.
Le journaliste Georg Baumberger redécouvre en 1895 le « fondateur oublié ». Son article fait scandale. Six ans plus tard, le tout nouveau Comité Nobel norvégien attribue à Dunant et Frédéric Passy le premier prix Nobel de la paix (10 décembre 1901) (Comité Nobel norvégien, Nobel Peace Prize 1901, URL : nobelprize.org/prizes/peace/1901/summary). Dunant refuse de toucher l'argent qu'il léguera à des œuvres charitables. Il meurt à Heiden le 30 octobre 1910, à 82 ans.
4. Une influence durable (chronologie sourcée)
- 1864 — Première Convention de Genève, 12 États signataires (CICR, Recueil des Conventions de Genève, URL : icrc.org/fr/document/conventions-de-geneve-1949-protocoles-additionnels)
- 1949 — Conférence diplomatique de Genève, adoption des quatre Conventions de Genève (blessés et malades en campagne, naufragés, prisonniers de guerre, civils)
- 1977 — Protocoles additionnels I et II (conflits internationaux et non-internationaux)
- 2005 — Protocole additionnel III (emblème du cristal rouge)
- 2026 — 196 États parties aux Conventions de Genève — universalité que seul le droit humanitaire issu de Dunant a atteinte (CICR, États parties aux Conventions de Genève, URL : ihl-databases.icrc.org/fr)
5. Lien IBODE 2026 : pourquoi cette figure compte pour notre formation
L'héritage de Dunant irrigue trois dimensions concrètes du métier d'IBODE en 2026.
5.1 Protection juridique en mission internationale
Tout IBODE engagé dans une mission Croix-Rouge française, Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde ou en déploiement militaire (Service de santé des armées) bénéficie de la protection des Conventions de Genève I, II et III (1949). L'attaque délibérée d'un soignant en zone de conflit constitue un crime de guerre poursuivi par la Cour pénale internationale (Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 17 juillet 1998, article 8.2.b.xxiv, URL : icc-cpi.int). C'est la traduction contemporaine directe de la proposition formulée par Dunant en 1862.
5.2 Égalité de soin au bloc, transcrite en droit français
L'article 12 de la Convention de Genève I (1949) impose de soigner « sans distinction de caractère défavorable, fondée sur le sexe, la race, la nationalité, la religion, les opinions politiques ou tout autre critère analogue ». Cette obligation est codifiée en droit français à l'article R. 4312-25 du Code de la santé publique (Décret n° 2016-1605 du 25 novembre 2016 portant Code de déontologie des infirmiers, Légifrance JORFTEXT000033461548, URL : legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000033461548). L'IBODE est en première ligne pour appliquer cette neutralité auprès de patients déboutés du droit d'asile, en garde à vue ou venus de zones de conflit.
5.3 Plan ORSAN et culture du plan blanc
Le dispositif ORSAN (Organisation de la Réponse du Système de santé aux situations sanitaires exceptionnelles) codifié par les articles L. 3131-7 et suivants du Code de la santé publique organise l'armement de salles supplémentaires en mode dégradé, le tri chirurgical et la gestion des flux en situation d'afflux massif (Articles L. 3131-7 et suivants du Code de la santé publique, dispositif ORSAN, URL : legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006072665/LEGISCTA000031929510). La doctrine fondamentale reste celle énoncée par Dunant en 1862 : préparer en temps de paix les structures qui serviront en temps de crise.
En 2026, le drapeau à croix rouge sur fond blanc flotte sur les hôpitaux militaires français en opération extérieure, sur les véhicules sanitaires de la Croix-Rouge française et sur les tentes des camps de réfugiés gérés par le HCR. L'IBODE qui s'engage dans l'humanitaire prolonge le geste de Castiglione, et celui qui reste à son bloc exerce dans un cadre juridique inventé par un banquier genevois qui n'avait jamais opéré.