Lorsqu'un IBODE accueille un patient en salle de pré-anesthésie et observe la pâleur d'un visage, l'accélération du pouls, le regard fuyant, le tremblement discret d'une main, il lit en quelques secondes un faisceau de signaux qui le renseigne autant sur l'état physiologique que sur le rapport intime que ce patient entretient avec l'épreuve qui s'annonce. Il évalue, sans le formaliser, la manière dont une personne s'adapte à l'agression chirurgicale. Cette grille de lecture porte un nom et une histoire : elle a été conceptualisée à la fin des années 1960 par une jeune religieuse californienne, infirmière et future doctorante en sociologie, qui allait devenir l'une des théoriciennes infirmières les plus citées au monde.
Sœur Callista Roy, née le 14 octobre 1939 à Los Angeles (Boston College Connell School of Nursing, Sister Callista Roy biographical profile, URL : bc.edu/schools/ssw/about/callista-roy), a publié en 1970 dans Nursing Outlook un article fondateur — « Adaptation: a conceptual framework for nursing » — qui a servi de matrice à ce qui s'appelle aujourd'hui le Roy Adaptation Model (RAM). Plus d'un demi-siècle plus tard, ce modèle reste enseigné dans les programmes de Master de sciences infirmières d'Europe, d'Amérique du Nord, d'Amérique latine et d'Asie. Il est aussi étudié — sous une forme synthétique — en formation IBODE en France, parce qu'il fournit un langage rigoureux pour décrire la phase pré-opératoire d'évaluation et la phase post-opératoire d'accompagnement.
1. Une vocation religieuse et scientifique (1939-1966)
Callista Roy naît en 1939 à Los Angeles. Adolescente, elle entre comme novice chez les Sœurs de Saint-Joseph de Carondelet, congrégation enseignante et hospitalière implantée en Amérique du Nord depuis 1836. La congrégation, très investie dans les hôpitaux et collèges catholiques de la côte ouest américaine, encourage les jeunes religieuses à acquérir une formation universitaire poussée.
Roy obtient en 1963 son Bachelor of Arts en sciences infirmières au Mount Saint Mary's College de Los Angeles, puis en 1966 un Master of Science en pédiatrie infirmière à l'University of California, Los Angeles (UCLA) (Boston College Connell School of Nursing, Roy academic background, URL : bc.edu).
Au cours de son master, elle effectue un stage en pédiatrie qui sera décisif. Elle est frappée par l'extraordinaire capacité des enfants — y compris ceux atteints de pathologies chroniques sévères — à mobiliser des ressources psychologiques, sociales et physiologiques pour faire face à la maladie. Cette observation clinique de la résilience adaptative de l'enfant la conduit, sous l'influence de sa directrice de mémoire Dorothy Johnson (théoricienne infirmière du Behavioral System Model), à chercher dans la littérature scientifique un cadre conceptuel capable de rendre compte de ce phénomène.
2. L'influence de Helson et la naissance du modèle (1967-1976)
Roy rencontre, au cours de ses lectures universitaires, l'œuvre du psychophysiologiste Harry Helson, dont la Adaptation-Level Theory (1964) propose que la perception et le comportement humain résultent d'un équilibre dynamique entre trois classes de stimuli : les stimuli focaux (immédiatement présents, comme une douleur ou une menace), contextuels (situationnels, comme un environnement bruyant) et résiduels (croyances, expériences antérieures, valeurs culturelles). Le sujet, en réponse, mobilise des mécanismes de coping qui modifient son seuil d'adaptation.
Roy s'empare de ce cadre psychophysiologique et le transpose à la pratique infirmière. En 1970, dans Nursing Outlook — l'une des revues phares de la profession aux États-Unis — elle publie « Adaptation: a conceptual framework for nursing » (Roy C, Adaptation: a conceptual framework for nursing, Nursing Outlook 18(3):42-45, 1970). L'article propose une définition de la personne comme un système ouvert adaptatif, et de l'infirmière comme une facilitatrice du processus d'adaptation. En 1976, elle systématise ce cadre dans son premier manuel — Introduction to Nursing: An Adaptation Model — publié chez Prentice-Hall et devenu rapidement la référence anglophone.
3. Le Roy Adaptation Model : structure et concepts-clés (1976-1999)
Le modèle de Roy repose sur quatre concepts centraux qui forment ce qu'elle appelle le métaparadigme infirmier : la personne, l'environnement, la santé et le soin. La personne y est définie comme un système holistique adaptatif en interaction constante avec son environnement. La santé est un état et un processus d'adaptation réussie. Le soin consiste à promouvoir l'adaptation dans chacun des quatre modes adaptatifs identifiés par Roy.
Les trois classes de stimuli
Reprenant la classification d'Helson, Roy distingue :
- Le stimulus focal : événement immédiat exigeant une réponse adaptative (une intervention chirurgicale programmée, une douleur aiguë, une annonce diagnostique).
- Les stimuli contextuels : tous les facteurs présents dans l'environnement qui contribuent à l'effet du stimulus focal (bruit du bloc, température de la salle, présence ou absence d'un proche, langue parlée par l'équipe).
- Les stimuli résiduels : croyances, attitudes, traits de personnalité, expériences antérieures, valeurs culturelles et spirituelles dont les effets sur le sujet sont difficiles à mesurer mais réels (peur de la mort héritée d'un deuil familial, croyance religieuse modulant l'acceptation du don du sang, expérience traumatique d'une chirurgie précédente).
Les quatre modes adaptatifs
Roy propose ensuite quatre modes adaptatifs qui sont autant de dimensions évaluables de la réponse globale du patient :
- Mode physiologique : oxygénation, nutrition, élimination, activité-repos, protection, sens, équilibre hydro-électrolytique et acido-basique, fonction neurologique, fonction endocrinienne.
- Mode du concept de soi : image corporelle, sentiment de cohérence personnelle, vécu existentiel, estime de soi.
- Mode de la fonction de rôle : capacité à tenir les rôles sociaux et familiaux attendus (rôle parental, professionnel, conjugal, communautaire).
- Mode d'interdépendance : qualité des relations affectives et de soutien social, capacité à donner et recevoir.
Dans la 2e édition de son manuel — The Roy Adaptation Model, publié avec Heather Andrews chez Prentice-Hall en 1999 (Roy C, Andrews HA, The Roy Adaptation Model, 2e éd., Prentice-Hall, 1999) — Roy affine sa typologie et introduit la notion de réponses adaptatives versus inefficaces dans chacun des quatre modes, ce qui permet à l'infirmière de formuler des diagnostics infirmiers précis et de planifier des interventions ciblées.
4. La carrière universitaire et la reconnaissance internationale (1976-aujourd'hui)
Roy soutient en 1977 son doctorat (PhD) en sociologie à UCLA, avec une thèse sur les mécanismes adaptatifs de la personne en milieu hospitalier. Elle enseigne ensuite au Mount Saint Mary's College, puis rejoint en 1987 le Boston College Connell School of Nursing en Nouvelle-Angleterre, où elle devient professeure titulaire et théoricienne en résidence (Boston College Connell School of Nursing, Roy faculty profile, URL : bc.edu/schools/ssw). Elle y crée en 1991 le Boston Based Adaptation Research in Nursing Society, devenu en 2001 la Sister Callista Roy Adaptation Association (SCRAA), réseau international de chercheurs et cliniciens utilisant le RAM.
Au cours de sa carrière, Roy a publié plus de cent articles dans des revues à comité de lecture (Nursing Outlook, Nursing Science Quarterly, Image: the Journal of Nursing Scholarship) et plusieurs ouvrages traduits dans plusieurs langues. Elle a été intronisée à l'American Nurses Association Hall of Fame et a reçu plusieurs doctorats honoris causa, notamment d'universités américaines de la côte ouest, du sud-est et du centre. Elle reste, en 2026, professeure émérite au Boston College.
« L'adaptation, c'est le processus par lequel les personnes — en tant que systèmes holistiques et adaptatifs — utilisent leurs ressources biologiques, psychologiques, sociales et spirituelles pour faire face aux changements de leur environnement. Le but du soin infirmier est de promouvoir cette adaptation à travers quatre modes : physiologique, concept de soi, fonction de rôle et interdépendance. »
5. L'héritage contemporain pour l'IBODE (2026)
Le modèle de Roy n'apparaît pas explicitement dans le référentiel de l'arrêté du 27 avril 2022 (9 compétences C1-C9 du DEIBO) (Arrêté du 27 avril 2022 relatif au DEIBO, Légifrance, URL : legifrance.gouv.fr), mais ses concepts irriguent plusieurs dimensions de la pratique péri-opératoire que l'IBODE exerce quotidiennement.
L'évaluation pré-opératoire structurée par les stimuli
L'accueil du patient en salle de pré-anesthésie peut être pensé selon le triptyque de Roy. Le stimulus focal est l'intervention programmée ; les stimuli contextuels incluent le bruit du bloc, la température ambiante, la présence ou non d'un accompagnant, le jeûne pré-opératoire, la prémédication ; les stimuli résiduels renvoient à l'histoire personnelle du patient — phobies, deuils, croyances religieuses, expérience d'une chirurgie antérieure douloureuse, perception culturelle de la chirurgie. Cette grille fournit à l'IBODE un cadre rapide pour identifier les leviers d'apaisement disponibles.
L'accompagnement post-opératoire dans les quatre modes
En salle de surveillance post-interventionnelle (SSPI) puis en service de chirurgie, le mode physiologique est évalué via les paramètres habituels (score d'Aldrete modifié, EVA douleur, diurèse, transit, fonction respiratoire). Le mode du concept de soi mobilise une vigilance particulière après les chirurgies mutilantes (mastectomie, amputation, stomie) où l'image corporelle est massivement remodelée. Le mode de la fonction de rôle est central dans la chirurgie ambulatoire et la chirurgie réhabilitatrice : quand la patiente pourra-t-elle reprendre son rôle parental, professionnel ? Le mode d'interdépendance est évalué par la qualité du soutien familial dans les suites — facteur prédictif majeur de la récupération.
Le langage commun avec l'éducation thérapeutique du patient
L'éducation thérapeutique du patient (ETP), encadrée en France par la loi HPST du 21 juillet 2009 et le cahier des charges de la HAS (HAS, Éducation thérapeutique du patient : définition, finalités et organisation, URL : has-sante.fr/etp), repose sur une évaluation initiale des ressources et freins du patient à l'auto-soin. Les outils d'ETP — bilan éducatif partagé, diagnostic éducatif — empruntent au RAM la cartographie des stimuli (focal, contextuel, résiduel) et des modes (physiologique, image de soi, rôle, interdépendance). L'IBODE qui contribue à un programme d'ETP péri-opératoire (par exemple en chirurgie bariatrique ou cardiaque) gagne à connaître ce langage théorique pour structurer ses observations.