Sur la façade de l'hôpital Bagatelle à Talence, dans la banlieue ouest de Bordeaux, une plaque évoque son nom. Anna Hamilton, médecin franco-britannique née à Florence et morte à Bordeaux, fait partie des figures les moins connues mais les plus structurantes de l'histoire de la profession infirmière française. Au tournant du XXe siècle, elle introduit en France le modèle de formation infirmière laïque inspiré de l'œuvre nightingalienne du St Thomas' Hospital de Londres ouvert en 1860 (St Thomas' Hospital — Florence Nightingale Foundation, archives historiques, URL : www.florence-nightingale-foundation.org.uk).
Cet article retrace, à l'aide d'archives consultables à la Bibliothèque nationale de France (Gallica) et de la littérature historique de référence, le parcours d'une pionnière qui contribua à formaliser en France un métier alors balbutiant sous sa forme moderne : celui de l'infirmière diplômée, formée selon un programme structuré et reconnue par un statut professionnel.
1. Une jeune femme entre deux nations (1864-1888)
Anna Émilie Hamilton naît en 1864 à Florence (Italie), de parents britanniques alors en séjour prolongé dans la péninsule italienne (BnF Gallica, ouvrages historiques sur Anna Hamilton, URL : gallica.bnf.fr). Coïncidence troublante avec Florence Nightingale, née 44 ans plus tôt dans la même ville et nommée d'après elle. Son père, médecin diplômé d'Édimbourg, exerce à Bordeaux ; sa mère est anglaise. La famille s'installe à Bordeaux peu après la naissance d'Anna.
Anna grandit dans un milieu trilingue (anglais, français, italien), bourgeois, protestant et engagé socialement. Adolescente, elle accompagne son père dans des visites des hôpitaux de Bordeaux et de Paris ; elle y constate la détresse hospitalière française de l'époque — entassement, hygiène défaillante, soignantes sans formation — qui rappelle ce que Florence Nightingale décrivait dans le Scutari de 1854.
2. La thèse fondatrice de Montpellier (1892-1900)
En 1892, Anna Hamilton entre à la Faculté de médecine de Montpellier, l'une des rares facultés françaises à accepter des étudiantes à cette époque. Elle y mène ses études classiques de médecine sur plusieurs années. En 1900, à 36 ans, elle soutient sa thèse de doctorat en médecine sous la direction du professeur Joseph Grasset, intitulée Considérations sur les infirmières des hôpitaux (BnF Gallica, Hamilton A., thèse Montpellier 1900, URL : gallica.bnf.fr).
Cette thèse, publiée à Bordeaux la même année, est considérée par les historiennes de la profession infirmière française (notamment Yvonne Knibiehler et René Magnon) comme l'un des premiers travaux scientifiques français consacrés au métier d'infirmière. Hamilton y analyse :
- Les conditions concrètes du travail infirmier dans plusieurs hôpitaux qu'elle a visités en France, en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis.
- L'absence quasi totale de formation théorique en France, où la majorité des soignantes hospitalières sont alors soit des religieuses, soit des « filles de salle » sans diplôme.
- Le modèle Nightingale tel qu'observé à St Thomas' à Londres et dans ses écoles affiliées (Boston, Bellevue, Sydney).
- Un projet français articulé autour d'écoles laïques, d'un programme structuré et d'un statut salarié.
Son diagnostic, sans appel, plaide pour une professionnalisation laïque de l'infirmière française, qu'elle juge en retard par rapport au monde anglo-saxon.
3. La direction de la Maison de Santé Protestante de Bordeaux (1900-1934)
Peu après la soutenance, Anna Hamilton est nommée directrice de la Maison de Santé Protestante de Bordeaux, établissement communautaire fondé au XIXe siècle. Pendant plus de trois décennies — durée exceptionnelle de stabilité directionnelle pour cette époque —, elle y met en œuvre les principes d'inspiration nightingalienne :
- Création d'une école d'infirmières rattachée à la Maison de Santé, accueillant chaque année une promotion d'élèves. Il s'agit de l'une des premières écoles laïques d'infirmières en France (l'École de la Salpêtrière, fondée par Désiré-Magloire Bourneville en 1878 sous l'égide de l'Assistance publique parisienne, l'ayant précédée pour la sphère publique).
- Programme d'enseignement écrit, combinant cours théoriques (anatomie, hygiène, pharmacologie élémentaire) et stages cliniques de jour et de nuit.
- Diplôme officiel délivré après examen.
- Salariat des élèves diplômées, avec contrat de travail et grille de rémunération.
- Logement collectif (Nightingale Home) attenant à l'hôpital.
- Présence directe de la directrice sur place pendant toute la durée de sa direction.
Hamilton publie également plusieurs articles dans la revue La Garde-Malade Hospitalière, l'une des premières publications professionnelles dédiées aux infirmières en France, qu'elle dirige avec sa collaboratrice Léonie Chaptal.
4. La Croix-Rouge et la Première Guerre mondiale (1914-1918)
Pendant la Grande Guerre, l'école de Bordeaux ouvre ses cours aux infirmières de la Croix-Rouge française — alors trois sociétés distinctes (SSBM, ADF, UFF) qui ne fusionneront qu'en 1940 (Croix-Rouge française, archives historiques, URL : www.croix-rouge.fr/qui-sommes-nous/notre-histoire). Hamilton organise des stages accélérés de formation pour les volontaires civiles mobilisées dans les hôpitaux militaires.
En 1922, Léonie Chaptal — collaboratrice et amie de Hamilton — œuvre, à Paris, à l'extension nationale de cette dynamique pédagogique, qui prolonge à plus grande échelle le modèle bordelais. La filiation Nightingale (1860) → Hamilton (autour de 1900) → Chaptal (1922) constitue un axe historique majeur de la genèse de la formation infirmière laïque française.
« L'infirmière n'est plus la fille de salle d'autrefois… Elle est aujourd'hui une auxiliaire intelligente et instruite, dont la formation doit être aussi rigoureuse que celle du jeune médecin. »
5. L'héritage contemporain pour l'IBODE (2026)
Anna Hamilton meurt à Talence dans les années 1930, après avoir dirigé pendant plus de trois décennies la Maison de Santé Protestante. L'établissement existe toujours sous le nom d'Hôpital Bagatelle dans le sud-ouest bordelais. Trois enseignements directs relient l'œuvre de Hamilton à la pratique IBODE d'aujourd'hui.
L'universitarisation de la formation IBODE
L'arrêté du 27 avril 2022 qui régit aujourd'hui la formation IBODE — 24 mois post-DEI, 120 ECTS, 9 compétences (C1-C9), grade master — accomplit en France une partie du projet pédagogique qu'Anna Hamilton appelait de ses vœux dès 1900 : un cursus structuré, théorique et pratique, diplômant et articulé à l'université (Légifrance, Arrêté du 27 avril 2022 relatif à la formation conduisant au DEIBO, URL : www.legifrance.gouv.fr). Le décret n° 2014-1290 du 23 octobre 2014 inscrit la formation IBODE dans le cadre LMD européen.
L'école d'IBODE comme institution
Les écoles d'IBODE actuellement agréées en France (métropole et DROM) reproduisent un modèle organisationnel proche de celui pratiqué à Bordeaux au début du XXe siècle : recrutement sélectif (sélection sur dossier depuis l'arrêté 2022, fin du concours national), enseignement théorique structuré, alternance stage-cours, diplôme d'État, salariat à l'issue.
La Croix-Rouge et la formation aux soins de guerre
Lorsque les autorités françaises sollicitent l'expertise IBODE pour des missions sanitaires en environnement contraint (Opérations Sentinelle, OPEX, crises sanitaires majeures), elles s'appuient sur un modèle de formation civile et de réservistes qui descend partiellement de l'expérience hamiltonienne de 1914-1918 à Bordeaux. La Croix-Rouge française reste aujourd'hui un opérateur historique de formation paramédicale en France.