Histoire & Mémoire IBODE — Portrait
Vienne, 1847 : deux salles, deux mortalités
La maternité de l'Hôpital général de Vienne compte alors deux services d'accouchement. Le premier est confié aux étudiants en médecine, le second aux élèves sages-femmes. Les patientes y sont réparties sans critère médical — un jour dans l'un, un jour dans l'autre.
Les chiffres, eux, ne se répartissent pas. Sur la période 1840-1846, la mortalité maternelle atteint 98,4 pour 1 000 accouchées au premier service, contre 36,2 pour 1 000 au second (Loudon I., J R Soc Med, 2013, jameslindlibrary.org). Soit près d'une femme sur dix d'un côté, une sur vingt-sept de l'autre.
Les femmes le savent. Elles supplient qu'on les conduise au second service. Certaines choisissent d'accoucher dans la rue en prétendant avoir accouché en chemin — ce qui leur conserve le bénéfice de la prise en charge sans passer par la clinique. Et Semmelweis relève un fait qui ruine toutes les explications de l'époque : ces accouchements de rue ne font presque pas de fièvre puerpérale. Si l'air de l'hôpital était en cause, les femmes qui n'y entrent pas ne devraient pas être épargnées à ce point.
Le scalpel qui a tué Jakob Kolletschka
La réponse arrive par un deuil. En mars 1847, Jakob Kolletschka (1803-1847), professeur de médecine légale à Vienne et ami de Semmelweis, est blessé par un scalpel au cours d'une autopsie. Il meurt.
À l'autopsie de Kolletschka, Semmelweis reconnaît exactement le tableau qu'il voit chez les accouchées de son service. Un professeur de médecine légale vient de mourir de ce dont meurent les femmes en couches — et ce qui l'a tué est entré par une plaie, depuis un cadavre.
Le lien se fait alors. Les étudiants du premier service passent de la salle d'autopsie à la salle d'accouchement, dans la même matinée, sans rien laver. Les élèves sages-femmes du second service, elles, ne pratiquent pas d'autopsies. Semmelweis parle de « particules cadavériques » : il n'a pas de microbe à nommer, la théorie microbienne n'existe pas encore.
Mai 1847 : du chlorure de chaux, et un registre
Le 15 mai 1847, Semmelweis impose une règle à son service : se laver les mains dans une solution de chlorure de chaux avant chaque examen. Il ne s'agit pas d'une friction au sens moderne, mais d'un lavage — le produit est choisi parce qu'il fait disparaître l'odeur de décomposition que les mains gardent après la salle d'autopsie.
Ce que dit le registre
- Premier service, moyenne 1840-1846 : 98,4 morts pour 1 000 accouchées, soit 9,8 %
- Premier service, 1848, première année entière de lavage : 12,7 pour 1 000, soit 1,3 %
- Le second service, tenu par les sages-femmes, est alors à 13,3 pour 1 000 : l'écart entre les deux services a disparu
Une division par plus de sept, obtenue sans médicament, sans instrument et sans théorie. Le chiffre est consigné, publié et vérifiable — c'est même tout ce que Semmelweis a à offrir.
Le refus : un tableau de chiffres sans mécanisme
On ne le croit pas. Le microbe n'existe pas encore comme objet scientifique : les travaux de Pasteur et l'antisepsie de Lister viendront des années plus tard. Semmelweis ne peut donc proposer aucun mécanisme, seulement une corrélation et un registre.
Il y a pire que l'absence de preuve mécanistique : sa démonstration accuse. Dire que les mains des médecins transportent la mort, c'est désigner un coupable dans une corporation qui se pense propre. La communauté médicale viennoise y voit une mise en cause personnelle plus qu'une hypothèse.
Son poste n'est pas renouvelé. Il quitte Vienne pour Pest, où il obtient les mêmes résultats. En 1861, il publie enfin son ouvrage, Die Ätiologie, der Begriff und die Prophylaxis des Kindbettfiebers — l'étiologie, le concept et la prophylaxie de la fièvre puerpérale.
L'asile
En 1865, Semmelweis est interné. Il meurt la même année, à quarante-sept ans, d'une infection.
Les causes de son effondrement restent débattues par les historiens — les hypothèses vont de la maladie neurologique à l'effet de dix-huit années de rejet. Nous n'en trancherons pas ici. Ce qui est documenté suffit : l'homme qui avait fait chuter la mortalité de son service par sept est mort à l'écart de la médecine qu'il avait eu raison contre.
Ce que l'IBODE de 2026 lui doit
Ce qui reste de Semmelweis dans un bloc opératoire d'aujourd'hui porte un nom précis : la désinfection chirurgicale des mains par friction (DCMF). Elle se pratique en deux temps, sur une durée d'environ trois minutes selon la notice du produit, mains et avant-bras jusqu'aux coudes au premier temps seulement (CPIAS, Fiche technique « Désinfection chirurgicale des mains par friction hydro-alcoolique », 2019). La SF2H la pose en remplacement du lavage chirurgical, dont elle est supérieure pour la réduction de la flore résidente, avec une meilleure tolérance cutanée (SF2H, Guide « Hygiène des mains et soins », 2018).
⚠️ L'erreur la plus répandue
- On lit souvent que la friction « protège trois heures ». C'est faux.
- Les 3 heures de la norme EN 12791 sont un point de mesure : une main est prélevée juste après la friction, l'autre est gantée trois heures puis prélevée, afin de vérifier que la recolonisation sous le gant reste maîtrisée.
- La DCMF se refait avant chaque intervention. Pendant l'intervention, c'est le gant qui fait barrière.
Semmelweis, lui, n'avait ni gant, ni norme, ni microbe. Il avait un registre et le courage de le lire.
🎬 En vidéo — Désinfection chirurgicale des mains : d'où ça vient
Le récit en quarante secondes, avec les chiffres à l'écran.
Sources
- Semmelweis I. P., Die Ätiologie, der Begriff und die Prophylaxis des Kindbettfiebers, Pest-Vienne-Leipzig, 1861 — tableaux de mortalité de l'auteur.
- Loudon I., « Ignaz Phillip Semmelweis' studies of death in childbirth », Journal of the Royal Society of Medicine, 2013 (jameslindlibrary.org) — taux de mortalité retenus dans cet article.
- SF2H, Hygiène des mains et soins : du choix du produit à son utilisation, 2018 (sf2h.net).
- CPIAS, Désinfection chirurgicale des mains par friction hydro-alcoolique — fiche technique, 2019 (cpias.spiadi.fr).
- Norme EN 12791 — Désinfection chirurgicale des mains : méthode d'essai et exigences.
Pour aller plus loin
- Module IBODE Academy — Hémorragie périopératoire et transfusion
- Module IBODE Academy — Hygiène au bloc opératoire
📥 Le guide « Bienvenue au bloc » (46 p.) + la fiche mémo « Ambiances du bloc » — gratuits
Repères d’hygiène, instrumentation, installation patient, NF S90-351… l’essentiel pour préparer son entrée au bloc opératoire, envoyé par email en PDF.